De la nature humaine

Et puis un jour, on ose relever la tête. Enfin, pour moi, cela s’est traduit comme cela : j’ai commencé à arpenter la vie en ne contemplant plus le sol, courbée que j’étais sous le poids de mon encombrant boulet, mais redressée, regardant les autres dans les yeux, et l’horizon vers lequel j’allais…

La seule question qui me vienne en tête aujourd’hui est la suivante : à quoi cela aura-t-il servi ? Redresser la tête pour voir quoi exactement ? Un monde où ce sont les autres qui baissent la tête, voilà ce qu’il m’a été donné de contempler. D’un côté, ceux qui la baissaient parce qu’ils étaient mes anciens compagnons d’infortune, tous ceux que la vie avait chargé de fardeaux plus ou moins insoutenables. De l’autre, ceux qui baissaient la tête pour ne pas me regarder moi, pour ne pas avoir à soutenir un regard qui leur renvoyait quelque chose d’inattendu, pour éviter une intrusion dans leur petit confort et leur existence douillette.

Ce n’était d’ailleurs pas tant mon regard que mes jambes qui leur posaient problème. Mais aussi un peu quand même. Quand on déambule en fauteuil roulant, on se doit de garder l’échine courbée. Une personne handicapée qui vous regarde dans les yeux, c’est louche, c’est doublement incommodant.

Et puis à force de regarder les gens bien en face, j’ai fini par découvrir qu’il existait encore une autre catégorie : ceux qui gardent la tête bien haute mais qui feraient mieux de la baisser, ceux que la honte devrait accabler mais leur reste tristement inconnue. Ceux-là n’ont pas aimé que je les regarde. Certains, les pires d’entre eux, ont cherché à me faire regarder de nouveau le sol. Je n’ai pas abdiqué. Ils m’ont envoyé le voir d’un peu plus près, le sol. Je suis devenu leur souffre douleur. Il existe des gens pour qui la différence est intolérable, alors pour y remédier ils cherchent à la détruire.

Je ne saurais plus dire comment j’ai échappé à tout ça. Mais je n’ai jamais baissé la tête. Je n’ai pas repris mon fardeau. Aujourd’hui encore, je regarde l’horizon, je regarde le monde. Je vois le Tibet, le réchauffement climatique, l’Irak, l’Afrique, l’industrie pharmaceutique, les multinationales, le racisme, les supporters du PSG, Silvio Berlusconi… La liste est sans fin. Et moi de me demander : quel être humain mérite encore de garder la tête droite, de se regarder dans la glace ? Pourtant, malgré cette lancinente question, je n’arrive plus à m’appesantir. Celui qui a si longtemps voyagé un tel boulet au pied, celui-là sait ce qu’il en coûte de se charger à nouveau d’un tel poids.

Alors je continue à regarder droit devant, je jette un oeil aux têtes dressées et je dis : ceux qui croient encore en l’Humanité, regardez-moi, et rejoignez-moi.

Ce post est une participation au sablier de printemps, l’accroche vient du blog de Traou et d’un billet nommé Histoire du corps (tome 3).

Technorati Tags: , , , ,

4 commentaires pour “De la nature humaine”

  1. Elisabeth dit :

    Et merci de m’avoir remonté le moral, hein !

  2. Agaagla dit :

    ouf, c’est du costaud ! mais alors que faut-il faire, finalement : la baisser ou la redresser ?

  3. David dit :

    Que voulez-vous, il faut bien parfois explorer le côté obscur de la force ;) Promis demain je recommence à profiter des sabliers pour écrire des conneries ;)

    Sinon, Agaagla, il faut chaque jour lutter contre les tentations de la baisser, la tête !

  4. Franck dit :

    Les conneries c’est bien, ce que tu écris l’est tout autant, j’aime beaucoup !

Laisser un commentaire