J’ai la chance de vivre à 10 minutes à pieds du lieu où je travaille. Depuis maintenant 6 ans, j’emprunte tous les matins les mêmes rues pour m’y rendre. Toujours à peu près aux mêmes heures.

Au bout d’un certain temps, on finit par repérer des gens que l’on croise tous les jours. Parmi eux, il y en a que je croise depuis le tout début. Il y a par exemple cette vieille femme un peu agitée qui parle seule et à voix haute, tout le temps, et dont je n’ai jamais compris si c’était un toc ou si elle était vraiment folle. Il y a cet homme qui paraît avoir 50 ans, mais qui n’en a peut-être que 40, rapport à ses cheveux blancs qui le vieillissent, plutôt bel homme, un peu efféminé, toujours en petite chemise cintrée, blouson sportif, sac à dos porté en bandoulière, la démarche toujours pressée. Il y a cet homme qui doit approcher de la retraite, crane chauve, petite moustache, et qui porte toujours sa capuche sur la tête de novembre à avril, qu’il pleuve ou non. Ou encore cet homme dont je sais qu’il travaille à la préfecture, et qui me salue régulièrement avec dans le regard cette interrogation : « mais d’où est-ce que je connais cet homme ?!! » et qui ne comprend pas qu’il ne fait que me croiser depuis des années.

Et puis il y a ceux qu’on cesse un jour de croiser : cette fille très belle mais très fausse, ses séances d’UV, sa permanente impeccable et son parfum à la violette dont elle se couvrait beaucoup trop. Ou bien cette autre fille, très mignonne sans être d’une beauté fatale, toujours pendue à son téléphone, ou parfois au bras de son compagnon. Ceux-là, que sont-ils devenus ? Ont-ils déménagé ? Ont-ils changé ou perdu leur job ? Ou bien ont-ils juste cessé de faire ce trajet aux même heures que moi ?

Et tous autant qu’ils sont, que font-ils exactement de leurs journées, de leurs vies ? Pourquoi font-ils ce trajet en sens inverse du mien ?…

Je me rappelle cette fois où, ayant dû prendre ma voiture en prévision d’un déplacement à faire plus tard dans la journée, je m’étais garé devant cet immeuble d’où j’avais vu sortir la fille mignonne au portable. Cette découverte avait été pour moi comme celle d’un trésor inestimable, ou l’accès à un niveau de connaissance supérieur, une illumination.

Plusieurs fois, avant ou après cette découverte, j’ai été tenté de mettre un terme à ma marche quotidienne, pour mieux faire demi-tour et suivre une à une, au fil des jours, chacune de ces personnes dans le but de découvrir leurs secrets, savoir où ils travaillaient, qui ils allaient voir ou encore où ils vivaient.

Mais chaque fois me revenait en tête le premier film de Christopher Nolan, Following, moyen métrage en noir et blanc, génial et bordélique (très longtemps avant les Batman, films dans lesquels ont voit d’ailleurs furtivement apparaître les acteurs de Following), où un écrivain en mal d’inspiration se met à suivre au hasard des gens dans la rue, jusqu’à ce qu’il se mette à suivre la personne à ne pas suivre…

Et de ce fait, jusqu’à aujourd’hui, je n’ai finalement jamais dévié de ma routine matinale…