Trou noir

J’ai très longtemps habité près d’un pont SNCF, tout au nord de Paris.

Un pont très noir, qui tremblait au passage des trains de marchandises, un pont que j’aimais.

Comment pouvait-on aimer un tel amas de ferraille, lui trouver un quelconque charme ? Sans aucun doute, je devais être le seul dans ce cas.

Il me faisait penser un peu à moi-même, me renvoyait le reflet matériel, concret, palpable de quelque chose de pourtant si diffus et complexe en moi. Ce côté branlant, mal-aimé, à l’écard de la ville et de la vie. Mais surtout cette noiceur…

Je m’y perdais en rêvasseries mélancoliques, chaque soir en passant la porte de ce très vieil appartement où j’habitais seul avec maman. Parfois cela me faisait peur. Le pouvoir d’attraction du grand trou noir, qui marquait l’entrée du tunnel sous ce pont, était lui aussi malsain, un vrai trou noir au sens où l’entendent les astrophysiciens. Et pourtant, paradoxalement, qu’il était bon d’y enfuir le regard, d’y perdre le sens du temps et de l’espace. Où débouchait ce tunnel ? On ne pouvait le deviner de mon poste d’observation. Pas plus d’ailleurs qu’on ne voyait l’autre côté du pont.

Ainsi, chaque soir, s’ouvraient devant moi deux champs des possibles. Peut-être s’ouvraient-ils sur l’ombre, sur le noir et la laideur, mais ils s’ouvraient sur quelque chose. En l’état de ma situation, c’était déjà un luxe immense. Avoir le choix. Et finalement réaliser le pathétique de ma morne existence.

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9 commentaires pour “Trou noir”

  1. samantdi dit :

    Quand on sait ce que je sais, c’est troublant de lire ce que je lis ici.

    (émue)

  2. Otir dit :

    Le pont, ce miroir de l’âme…

  3. David dit :

    @samantdi : tu m’intrigues… J’espère au moins que c’est une bonne émotion que cette lecture aura provoqué chez toi.

  4. Saperli dit :

    je ne sais pas ce que sais S. Il n’empêche que je trouve ton texte beau et poétique. Le côté énigmatique s’accompagne bien de tes mots.

  5. Charles A. dit :

    Alors c’est toi qui a récupéré mon appart ? Et ma maman ?

  6. Tropéole dit :

    J’aimerais avoir écrit ce texte. Ou je pourrais l’avoir écrit, je ne sais pas trop. La toute dernière phrase est-elle indispensable ? Elle ferme presque totalement la porte à l’espoir.

  7. David dit :

    @Saperli : merci beaucoup pour les compliments, je vais rougir…

    @Charles : toujours bon pied bon oeil à ton âge, on te la fait pas sur les royalties, pas vrai ? En tout cas c’est un honneur d’être lu par toi. Je t’en ai donné le tu, tu m’en veux pas hein ?

    @Tropéole : merci à toi aussi. L’important est que la porte soit “presque” fermée, mais pas tout à fait. Pour moi la phrase est importante. Il m’arrive parfois, dans certains moments, d’osciller sans cesse, d’une seconde à l’autre, entre un vague sentiment d’optimisme et désespoir total. Je voulais essayer de rendre cette idée.

  8. samantdi dit :

    (comment dire ? je suis troublée par ce que dit ton texte, ce que tu y as mis “inconsciemment” et qui correspondent aux raisons qui me l’ont fait choisir.

    (une émotion positive bien que troublante, oui)

  9. David dit :

    Je comprends mieux. Pour être honnête, en lisant ton accroche tout ça m’est apparu comme une évidence. Je n’aurais pas pu écrire autre chose, j’en suis certain. Il y avait bien un peu d’inconscient dans tout ça, mais pas tant que ça finalement.

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