Trou noir
Mardi 2 octobre 2007J’ai très longtemps habité près d’un pont SNCF, tout au nord de Paris.
Un pont très noir, qui tremblait au passage des trains de marchandises, un pont que j’aimais.
Comment pouvait-on aimer un tel amas de ferraille, lui trouver un quelconque charme ? Sans aucun doute, je devais être le seul dans ce cas.
Il me faisait penser un peu à moi-même, me renvoyait le reflet matériel, concret, palpable de quelque chose de pourtant si diffus et complexe en moi. Ce côté branlant, mal-aimé, à l’écard de la ville et de la vie. Mais surtout cette noiceur…
Je m’y perdais en rêvasseries mélancoliques, chaque soir en passant la porte de ce très vieil appartement où j’habitais seul avec maman. Parfois cela me faisait peur. Le pouvoir d’attraction du grand trou noir, qui marquait l’entrée du tunnel sous ce pont, était lui aussi malsain, un vrai trou noir au sens où l’entendent les astrophysiciens. Et pourtant, paradoxalement, qu’il était bon d’y enfuir le regard, d’y perdre le sens du temps et de l’espace. Où débouchait ce tunnel ? On ne pouvait le deviner de mon poste d’observation. Pas plus d’ailleurs qu’on ne voyait l’autre côté du pont.
Ainsi, chaque soir, s’ouvraient devant moi deux champs des possibles. Peut-être s’ouvraient-ils sur l’ombre, sur le noir et la laideur, mais ils s’ouvraient sur quelque chose. En l’état de ma situation, c’était déjà un luxe immense. Avoir le choix. Et finalement réaliser le pathétique de ma morne existence.
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