Si je n’entendais plus parler de Sam, je le lisais avec beaucoup d’attention chaque semaine, dans la lettre interne de la Boîte. Nous n’étions qu’un petit groupe à savoir que derrière l’édito du patron (et sa mine réjouie sur la photo d’illustration) se cachait en réalité Sam. Et ce groupe était vite tout entier devenu accro à la lettre hebdomadaire, attendant avec une impatience fébrile chaque nouvelle livraison de l’édito patronal. C’est que nous avions découvert chez Sam, dès le premier édito, des talents cachés et insoupçonnés. Son orthographe était une catastrophe, sa syntaxe dramatique. On pouvait trouver dans les textes de Sam, pêle-mêle, des paragraphes de 5 ou 6 lignes sans la moindre ponctuation, ou au contraire des avalanches de virgules totalement inutiles, des liens logiques entre propositions totalement illogiques, des contresens sur le sens des mots, des fautes de frappe, et des erreurs récurrentes qui devenaient une sorte de signature, une marque de fabrique (comme son incapacité à différencier “et” et “est”, ou encore cette habitude de mettre entre guillemets les mots dont il ne connaissait pas l’orthographe, et qu’il préférait écrire à sa manière très personnelle plutôt que de regarder dans un dictionnaire).
Mais ce n’était pas tout. Car au-delà de la forme, il y avait le contenu. Si le choix des thèmes et sujets abordés ne nous avait pas une seule fois semblé pertinent (surtout à moi, je l’avoue), on pouvait nous soupçonner d’être de parti pris et de manquer d’objectivité. Par contre, le fond des éditos était objectivement d’une platitude et d’un manque d’inspiration criants. Là aussi les textes étaient patentés, griffés de la marque de Sam. Pas une semaine sans que “le patron” ne s’en prenne à ces salauds de Chinois, ou encore à ce gouvernement inféodé aux syndicats qui ne comprenait rien au monde de l’entreprise. La baisse du chiffre d’affaires de l’entreprise : ces salauds de Chinois. La suppression de la prime de fin d’année : ce gouvernement inféodé. Le probable plan social à venir : ces salauds de Chinois. La non rémunération des stagiaires : ce gouvernement inféodé. Ca marchait pour tout, et Sam s’en servait tout le temps. Quand il était en forme, c’était la faute à ces salauds de Chinois ET au gouvernement inféodé.
Ce qui nous sidérait peut-être le plus, c’était qu’il puisse publier tout cela sans aucune relecture, sans avoir l’aval du patron. C’était la preuve que vraiment personne ne s’intéressait à cette publication, pas plus le big boss que ses sbires ou que les petits employés. Le problème justement, c’est que les éditos hebdomadaires commençaient à se faire une petite réputation parmi les employés, et que l’image du boss s’en trouvait peu à peu écornée. Je me délectais à l’idée du moment où tout cela remonterait aux oreilles dirigeantes.
Un jour, celui de la présentation des voeux du patron à ses employés, je tombai nez à nez avec Sam au buffet dressé pour l’occasion. Grisé par quelques coupes de champagne, je me risquais à une pointe de cynisme : “Tiens, tu vis encore ? Je m’inquiétais de ne plus avoir de tes nouvelles ? Tu en es où de tes plans machiavéliques ? Tu te souviens ?…
- Rigole, rigole, rira bien bien qui rira le dernier. Tu te fous de moi parce que tu es jaloux que je fasse partie de l’équipe du grand patron.”
J’allais répondre mais le sous-directeur adjoint dont Sam dépendait et qui passait par là, ayant probablement entendu la fin de la phrase, intervint : “Comme vous y allez Sam, je vous rappelle que votre CDD prend fin dans deux mois et que votre renouvellement de contrat n’est pas gagné. Il va falloir que vous le méritiez !” Puis il continua son chemin vers un groupe de convives de l’autre côté de la pièce. Je regardais Sam et ne pus réprimer un grand éclat de rire : le garçon avait laissé entendre en quittant notre étage qu’il avait décroché un CDI et entamait une grande carrière. Vexé, ulcéré, Sam arbora un sourire crispé : “Oui bon, je dois y aller.”
“Rira bien qui rira le dernier” avait dit Sam. La semaine suivante, l’édito du patron traitait d’un de mes projets, le dossier B22. C’est avec la fébrilité de celui qui sent le coup bas venir que j’entamais ma lecture. Pourtant le projet était bien décrit, le boss se félicitait des nombreux succès rencontrés par la Boîte grâce à ce projet, que du bon en somme. A la fin, il félicitait François S pour la qualité du travail accompli et sans qui tout cela n’aurait pas pu être possible. Le hic c’est que je ne m’appelais pas François S ! François était un sous-traitant, de grand talent certes, qui avait fourni un travail de qualité sur le dossier B22, mais qui n’en était en rien l’architecte et n’avait rien eu à réfléchir ou arbitrer dans ce cadre.
Cette fois c’est mon orgueil qui était piqué au vif. Le dossier B22 représentait 2 ans de ma vie, il était en situation critique quand je l’avais repris en mains, et peu de collègues auraient voulu être à ma place à l’époque, ça avait été un gros challenge. Et même si je savais que personne ou presque ne prêterait attention à cet édito, que les conséquences de cette “erreur” (je n’avais pas le moindre doute sur son caractère volontaire) de Sam étaient minimes, voire nulles, je ne pouvais qu’être fou de rage. Sam avait réussi son coup ! Il avait eu sa revanche, ma colère était le prix que je payais à sa suffisance un temps ébranlée. Pour la première fois, je sentais que le psychopathe de cette histoire pourrait bien être moi. J’avais des envies de meurtre, des pulsions destructrices. Je voulais lui faire mal, je voulais entendre Sam supplier sous mes coups, je voulais le forcer à retrouver sa condition misérable, je voulais voir la peur et les larmes dans ses yeux.
Je passai le reste de la journée enfermé dans mon bureau à essayer de contenir ma colère. Je sentais que je pouvais basculer à chaque seconde et partir en quête de Sam à l’étage du dessus. Je craignais à chaque instant de le voir débarquer devant moi pour me narguer, j’espérais la même chose l’instant d’après. J’attendis très tard le soir pour être sûr de ne croiser personne en quittant la Boîte.
Dehors dans le noir, sur le péron du bâtiment, j’allumai une cigarette. Un vent froid me claquait au visage et me forçait à plisser les paupières. Une voiture arriva. Je m’éloignai rapidement pour rejoindre le trottoir de l’autre côté de l’avenue, je ne voulais toujours voir personne. Le patron descendit du véhicule, il était accompagné de trois membres de son staff, ils riaient beaucoup. Je l’entendis dire : “Venez, on va fêter ça dans mon bureau, j’ai du Scotch et des cigares.” Il me vint à l’esprit que ce serait le moment idéal pour évoquer avec lui la perception que Sam donnait de lui à travers ses éditos. Je voyais déjà la tête de Sam à l’annonce de la non reconduction de son contrat. Voilà une solution moins radicale que la mort par strangulation !
J’allais retraverser la route quand un autre véhicule s’arrêta près de l’entrée. Sam en descendit. Mon coeur se mit à battre très vite. Je restai paralysé, à la fois par peur et par hargne. Je vis Sam s’agiter devant la porte d’entrée. Il semblait chercher quelque chose. Il recula et regarda en hauteur vers les fenêtes allumées du dernier étage. Je compris alors ce qu’il se passait. A cette heure tardive, le badge de Sam ne permettait plus d’ouvrir la porte d’entrée de la Boîte, il fallait un badge avec un niveau d’autorisation supérieur. Tout le staff de direction avait ce genre d’autorisation. Pas lui. Il avait dû suivre les autres, pensant participer à leur petit célébration, tout membre de l’équipe qu’il se croyait. Mais les autres n’avaient même pas songé un instant à lui, à l’attendre.
Je restai à le regarder une bonne dizaine de minutes. Il avait longé la Boîte dans les deux sens, cherchant à voir s’il n’était pas possible de passer par les entrées annexes. Mais là aussi il fallait un badge. Soudain, il tourna la tête vers moi. Il avait un regard mi-désespéré, mi-implorant. Il aurait fait une victime parfaite…
Mais le voir là, abandonné, cherchant à rentrer par tous les moyens, m’avait apaisé. C’était une image forte que de le voir ainsi. Cette porte close était symptomatique. Symptomatique de ce que serait toute la triste existence de Sam. Des ambitieux, des vaniteux comme lui, il y en avait à la pelle. Le staff du grand patron en était déjà plein. Une telle suffisance, en proportions exactement inverses aux talents et à l’intelligence, c’était déjà plus rare. Bien souvent Sam serait amené à faire le lèche-bottes, le toutou de son maître, dans le secret espoir d’une promotion, d’une place au plus haut de la hiérarchie. Très souvent sans doute il se retrouverait devant une porte qui refuserait de s’ouvrir. C’est ce qui arrive aux plus médiocres d’entre nous, aux toutous qui pleurnichent pour un peu d’attention. Désormais c’était sûr, le seul sentiment que m’inspirerait Sam le pathétique serait de la pitié.
A son regard suppliant je répondis par un clin d’oeil. Je jetai ma cigarette et rentrai chez moi.
Technorati Tags: blog, fiction, nouvelle, texte